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Tiers-lieux, carrefour d’influences positives

Ils sont régulièrement convoqués pour illustrer une démarche innovante, pour mettre en avant un territoire, ou même parfois pour saupoudrer une touche de modernité sur une politique publique légèrement vieillissante. Pourtant, les tiers-lieux appréhendés comme une démarche globale initiée par la société civile constituent le socle de la troisième voie du développement de notre société. Une voie moderne, écologique, coopérative et solidaire.

Chapitre 2

Tiers-lieux, carrefour d’influences positives 

Entrepreneur·e·s, collectivités, membres de l’économie sociale et solidaire, les acteurs et actrices du monde des tiers-lieux viennent de tous les horizons. À chaque projet son fonctionnement, ses objectifs et ses règles collectives. Ce foisonnement est propice à l’émergence de dynamiques économiques et sociales. L’impact de ces lieux sur la société dans laquelle ils s’inscrivent est alors déterminant.

Un impact économique incontestable

Comme le souligne le rapport rédigé par Raphaël Besson, « une série de travaux empiriques et théoriques a démontré que les tiers lieux jouaient un rôle essentiel dans la création de valeur économique. Les Tiers Lieux apparaissent à bien des égards comme les nouveaux lieux de travail et de valorisation dans une économie fondée sur la connaissance et le numérique ».

Ces espaces permettent en effet de réduire l’absentéisme par l’amélioration de la santé des travailleurs et travailleuses ; l’augmentation de la production et de la productivité journalière grâce à un environnement de travail stimulant (bien-être au travail) ; la création de nouvelles opportunités d’affaires générées par les contacts au sein du lieu ou à l’extérieur ; et enfin l’amélioration de l’efficience des processus de travail (processus d’achats, processus commercial…), en supprimant les intermédiaires habituellement nécessaires dans d’autres structures de travail aux circuits de validations plus contraignants.

Les tiers-lieux auraient également pour effet d’accroître la qualité de vie des salarié·e·s et des collaborateur·trice·s : gains sur le temps de transport au profit de la vie familiale ; réduction du stress ; réduction des dépenses liées au transport ; impact positif sur le pouvoir d’achat ; meilleur équilibre vie professionnelle-vie personnelle ; sortie de l’isolement et (re) découverte des vertus de la convivialité et de l’entraide ; montée en confiance par la pratique de la coopération et de la collaboration.

La Caisse des Dépôts a publié en 2014 une évaluation des externalités des télécentres. Les impacts évalués pour les télétravailleurs  et télétravailleuses sont importants : ils et elles gagnent 80 minutes par jour sur le temps de transport, 124 €/mois, 73 % des individus perçoivent une réduction du stress et 60 % une amélioration de leur santé. Côté entreprise, les impacts sont les suivants : 13 % d’augmentation de la production, 30 % d’absentéisme en moins par télétravailleur et par an (Caisse des dépôts et consignations, 2014).

Une autre étude conduite par l’Agence Régionale de Développement des Territoires d’Auvergne en 2014 a tenté d’évaluer l’impact économique d’une stratégie de développement d’un tiers-lieu d’activité à Murat. L’étude a montré qu’entre 2008 et 2013, le dispositif avait permis d’installer 25 net-entrepreneurs et 22 familles (dont les deux tiers proviennent d’autres régions françaises). 1,1 million d’euros ont ainsi été réinvestis sur le territoire et entre 61 et 80 emplois créés. Entre 2013 et 2016, 18 nouveaux entrepreneurs accompagnés de leurs familles sont venus développer leur activité économique sur le territoire, ce qui porte à 43 entrepreneurs et 88 nouvelles personnes installées dans le territoire depuis le lancement du dispositif. Le dispositif a donc généré de nombreux effets directs et indirects sur l’économie du territoire.

En pleine crise écologique, les forces vives de la société se réorganisent

Au-delà des conséquences immédiates liées à la mutualisation de lieux au cœur des villes et villages tels que les économies de carburant, l’évolution de l’accidentologie, l’abaissement de l’empreinte carbone des organisations et des travailleurs et travailleuses individuel·le·s… les tiers-lieux incarnent plus largement une vision de la société fondée sur la sobriété écologique et la participation citoyenne. Il s’agit en effet d’un mouvement ascendant et profond, prenant sa source dans les territoires et façonné par les faiseurs et faiseuses d’innovation. Raphaël Besson parle de « stimulation de l’innovation verte collaborative, de fertilisation croisée des compétences locales », ou encore de « promotion de modes de vie et de consommation durables ». La Coopérative des Tiers-Lieux d’Aquitaine estime qu’en parallèle, voire au sein même des tiers-lieux, les individus repensent ensemble tous les domaines de la vie de la cité : la nature, l’agriculture, le bien commun, l’éducation, la propriété, le travail, l’entrepreneuriat, l’innovation, le territoire, l’habitat, l’énergie, la diffusion et le partage de l’information et du savoir, le numérique, l’industrie et la politique ».

 Repenser l’espace commun : un enjeu pour les élu·e·s

Dans un communiqué de presse publié le 12 juillet 2019, le gouvernement a annoncé le lancement d’un programme interministériel « nouveaux lieux, nouveaux liens » qui vise à renforcer les tiers-lieux. C’est la naissance des Fabriques des territoires. L’État annonce alors le financement du fonctionnement de 300 Fabriques, de 75 000 à 150 000 euros sur 3 ans, à raison de 50 000 euros par an maximum, le temps pour ces structures de trouver leur équilibre économique. L’objectif est de créer 150 Fabriques de territoire dans les territoires non urbains et 150 Fabriques de territoire dans les quartiers de la politique de la ville, dont 30 Fabriques Numériques de territoire. Les 30 Fabriques Numériques de Territoire devraient bénéficier d’un financement supplémentaire de 100 000 euros dès 2019.

Le même jour a été installé le Conseil national des Tiers-lieux, composé de 60 membres et présidé par Patrick Levy-Waitz, auteur du rapport en 2018. Il est composé de représentant·e·s des tiers-lieux dans leur diversité (économique, culturel, numérique, éducatif et d’enseignement supérieur, associatif, ESS…). Il devrait jouer un rôle d’instance de représentation provisoire et de dialogue de la filière. Il participera à l’étude des candidatures pour les Fabriques de Territoire.

Dans la foulée, Jacqueline Gourault (alors ministre de la Cohésion des territoires et des Relations avec les collectivités territoriales) et Julien Denormandie (alors ministre chargé de la Ville et du Logement) ont annoncé laliste des 80 premières fabriques retenues, toutes déployées dans des quartiers prioritaires de la politique de ville. Parmi elles, 48 fabriques de territoire bénéficieront du soutien de l’État pour incarner de véritables lieux « ressource » pour le réseau de tiers-lieux du territoire et 32 fabriques numériques de territoire proposeront de nombreuses activités autour du numérique aux habitants et professionnels du territoire.

Dans une tribune parue dans Le Monde le 20 mars 2020, Carlos Moreno, professeur des universités, expert international de la Smart City humaine, expert villes, territoires de demain déclarait en parlant de la pandémie du Covid-19 : « Cette crise sanitaire est l’occasion de repenser la ville du quart d’heure ». Cette proposition, intégrée par Anne Hidalgo dans son programme municipal, s’inscrit dans le concept de tiers-lieu. Elle est une déclinaison urbaine de ce lieu imaginé par Ray Oldenburg pour retrouver un espace de socialisation possible entre le travail et le domicile, pour imaginer de nouveau des lieux de rassemblement et de fraternité entre les habitants d’une même ville. 

 Repris par les élu·e·s et les entreprises publiques et privées, le concept est sur la voie de l’étatisation. Pour un phénomène issu d’un mouvement spontané de la société civile, le risque est grand de perdre l’horizontalité d’une démarche qui deviendrait dépendante de l’action publique. Il s’agit alors pour les élu·e·s de s’en prémunir en faisant évoluer le paradigme des modes de gouvernance et de gestion de projets et d’adopter une approche transversale qui fait parfois défaut dans les collectivités territoriales.

 

Chapitre 1
Les tiers-lieux, un choix de société
Chapitre 3
Le déploiement des tiers-lieux :
quelques exemples

 

Par Anna Mélin