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Entre risques et amélioration du service public, les réseaux sociaux au cœur du tumulte

L’étymologie du mot réseau nous renvoie au latin rétis, c’est-à-dire au filet, « ouvrage formé d’un entrelacement de fils ». Entrelacs de communications, le réseau social, dans son acception contemporaine, repose, à l’instar des réseaux racinaires, nerveux ou ferrés, sur des interdépendances et des interconnexions qui forment un tissu relationnel multicentrique et horizontal dénué d’autorité unique1. Plus généralement, sous la terminologie unique de « réseaux sociaux », on désigne indistinctement l’espace de communication constitué par l’ensemble des échanges entre les utilisateurs des différentes plateformes (à l’instar des marchés financiers), le service de communication offert par des prestataires, la plateforme dont la fonction est de mettre en relation des utilisateurs du service de communication et les opérateurs, qu’ils agissent à but lucratif ou non, qui orchestrent ces communications2. 

Après avoir examiné au cours de ses précédentes études, les mutations engendrées par Internet (1998), celles générées par le numérique sur les droits et libertés fondamentaux (2014), les transformations sociales, économiques et juridiques liées à l’ubérisation (2017) et l’utilisation de l’intelligence artificielle par la puissance publique (2022), le Conseil d’État a publié en 2022 l’étude Les réseaux sociaux : enjeux et opportunités pour la puissance publique

Avec le rachat du réseau Twitter par le milliardaire Elon Musk, un vent d’inquiétude s’est levé sur le réseau social et a plus généralement interrogé les utilisateurs et utilisatrices des différentes plateformes. Celui que l’on présente comme le plus riche du monde a une idée très précise de l’avenir du petit oiseau bleu. Son leitmotiv : la liberté. Faisant fi des risques que cela comporte, il entend réduire drastiquement les règles de modération, supprimant au passage des dizaines de milliers d’emplois dévolus à cette mission. Twitter n’est pas la seule entreprise technologique à être dans la tourmente. D’après le Wall Street Journal, Meta (Facebook, Instagram) prévoit également de licencier des milliers de personnes.

De Harvard au reste du monde, les réseaux sociaux se répandent comme une traînée de poudre 

Le premier réseau social pérenne est né en 2004 d’un système de discussion entre étudiant·es sur le campus d’Harvard. Il s’agit de Facebook. En 2006, Twitter, outil de réseau social et de microblogage qui permet à l’utilisateur d’envoyer gratuitement des messages brefs, appelés tweets (« gazouillis »), par Internet, est né. Dans son étude, le Conseil d’État relève qu’en quelques années, l’augmentation du nombre d’utilisateurs de ces réseaux a été fulgurante, surtout parmi les jeunes générations qui semblent avoir trouvé leur propre mode de communication et permettent l’émergence de nouveaux réseaux. Les dix sites à plus forte audience en 2005, parmi lesquels ne figurait aucun réseau social, ont disparu de ce classement en 2008. Ils sont alors remplacés notamment par Facebook, YouTube, Wikipédia et MySpace. Cette progression n’a pas cessé. En 2010 on dénombrait 500 millions d’utilisateurs actifs sur Facebook dans le monde (dont 18 millions en France), puis 2,6 milliards en 2020 (dont près de 40 millions en France). En 2020, 49 % de la population mondiale était active sur les réseaux sociaux. 

Un système économique qui rebat les cartes démocratiques

En 2016, selon les données de la Banque mondiale3, l’économie numérique représentait 11 500 milliards de dollars, soit 15,5 % du PIB mondial. Chaque jour dans l’Union européenne, 150 millions de contributions sont postées sur les réseaux sociaux4.

Comme le note le Conseil d’État, le modèle d’affaire du réseau social, aussi dénommé marché de l’attention, se révèle intrinsèquement problématique. Organisé autour de la stimulation permanente de l’utilisateur et jouant sur ses sentiments, notamment sa peur de perdre une information importante ou d’être exclu de la communauté (FOMO : fear of missing out), l’objectif est de le maintenir connecté le plus longtemps possible pour l’exposer au maximum de publicités ciblées. Cette économie, fondée sur l’addiction, a été désignée par la formule désormais célèbre de Shoshana Zuboff comme une manifestation du « capitalisme de la surveillance. » Pour attiser cette attention, le sensationnel, l’outrance, la haine et le complot sont des moteurs bien plus puissants que la nuance et la vérité.

L’institution souligne pourtant que les réseaux sociaux, en offrant un immense lieu de débat public, remettent en cause le modèle de la démocratie représentative ainsi que l’organisation verticale du pouvoir. En effet, de l’avis de plusieurs auteurs et chercheurs5, les réseaux sociaux joueraient depuis quelques années un rôle majeur dans la déstabilisation de la vie politique des États et favoriseraient la montée en puissance de l’illibéralisme dans le monde occidental. En effet, il apparaît que les réseaux sociaux, loin de promouvoir le pluralisme des idées politiques, ont tendance au contraire à favoriser la radicalisation des idées en enfermant leurs utilisateurs les plus actifs dans leurs certitudes et même dans une expression toujours plus maximaliste de ces certitudes. 

Les collectivités locales au cœur de la toile 

Les outils numériques sont également utilisés par les élu·es ou les collectivités locales, que ce soit pour informer les usager·es, promouvoir les actions d’intérêt public ou améliorer les performances de l’administration.

L’Observatoire socialmedia a été créé pour fournir une analyse comparative de la présence des collectivités locales sur les réseaux sociaux. Pourtant, l’utilisation des réseaux sociaux les plus « grand public » expose aussi ces collectivités à certains risques comme les fausses informations et les trolls6. 

À l’inverse, les réseaux sociaux permettent aussi d’améliorer les prestations offertes par les services publics. Pour des services publics de transport comme SNCF Transilien, c’est un outil précieux pour informer les voyageurs en temps réel du trafic et gérer les imprévus. Les community managers des centres opérationnels répondent ainsi aux questions des usagers posées sur les réseaux sociaux.

Au milieu du tumulte, des perspectives existent

Dans sa proposition numéro 10, le Conseil d’État préconise de mettre en œuvre les propositions du groupe de travail européen sur les communs numériques. Il s’agit également d’encourager les personnes publiques à utiliser les réseaux sociaux alternatifs ainsi que l’utilisation des communs numériques, de favoriser le recours aux réseaux sociaux alternatifs par l’administration et les collectivités locales pour accomplir leurs missions, au moins les plus sensibles (consultation des administrés ou citoyens sur des politiques publiques, remontée des difficultés, traitement des réclamations, échanges de données sensibles, etc.). L’institution recommande enfin de mettre en œuvre une politique de soutien à l’industrie numérique européenne pour préserver l’autonomie stratégique.


  1. Les réseaux sociaux : enjeux et opportunités pour la puissance publique – Conseil d’État, 2022
  2. Les réseaux sociaux : enjeux et opportunités pour la puissance publique – Conseil d’État, 2022
  3. Banque mondiale, Développement numérique, avril 2019, consultable sur www.banquemondiale.org
  4. Chambre d’industrie et de commerce, Fiscalité du numérique, Étude, juin 2021.
  5. D. Chavalarias, Toxic Data, Flammarion, 2022.
  6. La Gazette des communes, 4 mai 2020, n° 2518, « Communication territoriale : la chasse aux fake news est ouverte ». CNFPT, dossier documentaire, 26 septembre 2012, « Réseaux sociaux et collectivités locales »

 

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Par Anna Mélin