Sobriété numérique : le prochain mandat municipal face à l’urgence climatique
Municipales 2026 – 4e Tribune sur la sobriété numérique : le prochain mandat municipal face à l’urgence climatique

par Mathieu Vidal,Président de l’Association Villes Internet, Enseignant-chercheur (géographe)
À l’approche des élections municipales et communautaires de mars 2026, les débats locaux abordent volontiers la transition écologique, la mobilité ou l’énergie. Pourtant, un angle mort persiste souvent dans ces discussions : l’empreinte environnementale du numérique et la responsabilité des collectivités dans son évolution.
Car la transition numérique n’est pas immatérielle. Elle repose sur des infrastructures énergivores, des équipements gourmands en ressources minérales et des cycles de renouvellement rapides. Ordinateurs, réseaux, centres de données, capteurs urbains, écrans publics, plateformes logicielles : l’ensemble compose un système technique dont les impacts environnementaux sont désormais bien documentés. Ignorer cette dimension reviendrait à mener une politique numérique sans regarder ses conséquences écologiques.
Les collectivités locales sont directement concernées. Elles achètent les équipements, organisent les services numériques, déploient des dispositifs connectés dans l’espace public, et accompagnent les usages des habitants. À ce titre, elles disposent d’un levier déterminant pour (ré)orienter la trajectoire du numérique vers davantage de sobriété et de responsabilité.
C’est précisément l’un des engagements portés par l’Association Villes Internet dans sa feuille de route pour un numérique citoyen : accompagner la stratégie numérique des collectivités face à l’urgence climatique. Cette orientation repose sur un principe simple : le numérique doit participer à la transition écologique, et non l’aggraver.
Dans la pratique, cela suppose d’abord de sortir d’une logique de fuite en avant technologique. Trop souvent, les politiques numériques locales se traduisent par l’empilement d’outils, la multiplication de capteurs ou le renouvellement accéléré d’équipements, sans vision globale de leur utilité ni de leur impact. À l’inverse, une stratégie numérique responsable repose sur quelques principes structurants : sobriété des usages, allongement de la durée de vie des matériels, mutualisation des infrastructures, et exigence environnementale dans les marchés publics.
Cette trajectoire suppose aussi de mesurer et de piloter l’empreinte du numérique. Les travaux présentés lors du 7e Congrès national des élus au numérique ont souligné la nécessité de doter les collectivités d’outils de suivi et d’indicateurs de transition numérique responsable. Des dispositifs tels que l’IRN (indice de résilience numérique) ou les outils de mesure d’impact permettent déjà d’objectiver les progrès réalisés et d’intégrer ces critères dans les stratégies territoriales.
Mais l’enjeu ne se limite pas à la gestion interne des systèmes d’information. Les collectivités jouent également un rôle central dans l’acculturation des citoyens. Sensibiliser aux usages sobres, encourager la réparation et le réemploi des équipements, soutenir les initiatives locales de reconditionnement ou les tiers-lieux dédiés au numérique responsable font partie des leviers identifiés par les élus lors du Congrès.
Cette dimension territoriale est essentielle. Le développement de boucles locales de reconditionnement ou de filières de réparation contribue à la fois à réduire l’empreinte environnementale des équipements et à créer de l’activité économique locale. Il renforce également la souveraineté technologique des territoires en limitant la dépendance à des cycles industriels courts et mondialisés.
Par ailleurs, la montée en puissance de l’intelligence artificielle impose d’anticiper une nouvelle étape : les applications d’IA, notamment génératives, nécessitent des capacités de calcul importantes et donc une consommation énergétique accrue. Les propositions issues du Congrès soulignent ainsi l’importance de promouvoir des IA frugales, adaptées aux usages publics et compatibles avec les objectifs de transition énergétique.
Au fond, la question posée aux équipes municipales en 2026 est claire : souhaitent-elles subir l’évolution technologique ou en orienter la trajectoire au service de l’intérêt général ?
Car accompagner la stratégie numérique face à l’urgence climatique n’est pas un simple ajustement technique mais plutôt un choix politique qui engage l’ensemble du mandat. Il suppose de définir une trajectoire, d’arbitrer les investissements, de fixer des exigences environnementales dans les achats publics et d’intégrer la sobriété numérique dans les politiques territoriales.
Autrement dit : il s’agit de gouverner le numérique avec la même exigence que les politiques d’énergie, de mobilité ou d’urbanisme.
En 2026, la question n’est donc plus de savoir si le numérique fait partie de la transition écologique – il en est déjà un élément central. Reste à décider s’il sera un facteur d’aggravation des crises environnementales… ou un levier pour construire des territoires plus sobres, plus résilients et plus responsables.
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