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La ville numérique est-elle vraiment intelligente ?

La ville intelligente serait celle qui a des yeux et des oreilles. Un regard qui s’infiltre jusque sous nos portes de maisons, des oreilles posées sur les trottoirs, dans les écoles ou sous les lits de nos chambres d’étudiants. Les entreprises rivalisent d’idées pour vendre aux élus leurs rêves de villes connectées, intelligentes, tranquilles, silencieuses, en sécurité. Mais lorsque les capteurs se seront introduits dans chaque parcelle du territoire, que restera-t-il de nos vies privées, de l’utilisation de nos données personnelles, et même, osons le terme, de notre liberté ? Villes Internet se penche sur le sujet, dans un dossier en trois épisodes.

 

Épisode 1 —La France des capteurs

 

L’Internet des objets se déploie dans la sphère publique à une vitesse vertigineuse. Le cabinet de conseil Gartner estime qu’en 2020, 26,5 milliards dispositifs seront connectés et représenteront 1 900 milliards de dollars. Sources d’économies budgétaires conséquentes, les capteurs offrent un éventail illimité d’innovation de la gestion urbaine. Néanmoins, la propagation de ces outils est tellement rapide que le cadre juridique peine à suivre le rythme.

 Au cœur des objectifs, la réduction des dépenses publiques

« Il y a, dans le monde, 2.400 projets permettant à des villes de devenir plus intelligentes notamment grâce à des capteurs reliés en réseau », avance Philippe Sajhau, vice-président, chez IBM France, de l’initiative Smarter City dans les colonnes des Echos. « C’est un énorme marché », continue-t-il, « la population vit de plus en plus dans des villes et ces agglomérations doivent générer des économies, tout en améliorant la vie de leurs habitants. »

Il résume de cette façon le double enjeu poursuivi par les collectivités locales : celui de réduire la dépense publique tout en faisant évoluer leur ville. Si le coût d’investissement dans de tels projets n’est pas négligeable — même si le tarif des puces ne cesse de baisser —, les économies envisagées sont significatives. Ainsi, grâce à l’installation de capteurs sur ses poubelles, la ville de Philadelphie entend économiser 1 million de dollars. Ces outils lui permettront en effet de savoir quand les poubelles sont pleines et d’organiser le ramassage en fonction de ces informations. De même, la ville de Grenoble a fait installer des capteurs d’humidité sur le réseau de chauffage urbain afin de détecter les fuites.

La ville d’Istres (@@@@ 2019), dans les Bouches-du-Rhône, rapporte dans l’Atlaas de Villes Internet qu’elle a implanté des capteurs dans les crèches et les écoles pour connaître en temps réel la température et le taux d’humidité dans les pièces qui accueillent des enfants. Sur la base de ces données, la ville a réalisé des ajustements pour isoler les fenêtres ou davantage ventiler certains lieux. Enfin, la petite commune de la Vienne Jaunay-Clan (@@ 2019) a mis en place des capteurs connectés dans les bâtiments municipaux afin de mieux appréhender les consommations et l’usage des locaux (CO2, température, consommation d’énergie…).

Sans oublier les nombreuses villes qui utilisent cette technologie pour optimiser l’éclairage public. Dès lors, aux économies budgétaires s’ajoutent des enjeux de développement durable avec une baisse significative de la consommation d’énergie. Ces nouveaux outils impactent également la sécurité en offrant aux autorités la possibilité de détecter la présence d’un corps immobile ou les supposés bruits d’une agression. Mais, comme le souligne l’article des Echos, encore faudra-t-il que le département en charge de l’éclairage public accepte de partager ses capteurs ou ses informations avec d’autres services municipaux ou nationaux (police), voire des opérateurs privés (…). Ce qui soulève des problèmes légaux, mais aussi techniques. »

Des systèmes encore trop peu encadrés juridiquement

Lorsqu’il s’agit d’économiser de l’énergie, de détecter l’humidité ou encore d’allumer les lampadaires à bon escient, il est difficile de contester la pertinence de l’installation des capteurs connectés dans l’espace urbain. Mais dès lors que les outils sont mis au service de la sécurité et de ce qui est pudiquement désormais appelé « la tranquillité publique », les risques invitent à une vigilance importante. C’est à ce titre que la CNIL a récemment interpellé la ville de Saint-Étienne pour ses velléités de surveillance connectée de ses habitants. La mairie prévoyait en effet d’installer plusieurs dizaines de microphones dans un quartier spécifique de la ville afin d’y détecter les « bruits anormaux » dans l’espace public tels que les bris de glaces, crissement de pneus, cris… Des mesures dans la même dynamique que la ville de Marseille qui annonçait en 2018 la création d’un « observatoire Big Data de la tranquillité publique ». Les collectivités prennent ainsi le risque de se transformer en véritables terrains d’expérimentation pour des entreprises qui réalisent des profits immenses en faisant miroiter la mise en place de quartiers aseptisés, où le moindre comportement inhabituel devient suspect.

La protection des données personnelles tient dorénavant du respect de la vie privée 

Déjà en 2015, l’émission Cash Investigation consacrait un reportage sur « le business de la peur » que le journaliste conclut par une remarque acide : « la prochaine fois que quelqu’un vous fera peur, demandez-vous ce qu’il a à vous vendre ». Le marché de la sécurité qui pénètre nos collectivités, capte ainsi une partie de l’argent public, souvent sans accord, ni même conscience, de la population devient dès lors un sujet démocratique déterminant (à lire dans l’épisode 2). De même, il arrive que les habitants soient au courant de l’installation de capteurs pour un objectif particulier mais ignorent le double ou triple usage des puces numériques dont les propriétaires (souvent l’industriel qui les a installées) profitent pour capter des données “au cas où” elles puissent servir autrement.

Régis Chatellier, chargé d’études prospectives au Laboratoire d’innovation numérique de la CNIL (Linc), a publié La Plateforme d’une ville et lance une alerte dans un entretien donné au Point : « Le risque, c’est en effet l’interconnexion totale de toutes les données sans que les personnes aient la capacité de faire valoir leurs droits. La ville est une société où cohabitent la vidéosurveillance, les réseaux sociaux, les aspirateurs intelligents, les compteurs connectés, etc. Autant de collecteurs de données qui tissent la smart city. Le plus grand risque serait que les données se retournent contre les personnes qui les mettent à disposition pour des services, privés et publics. D’où l’importance, pour un régulateur comme la CNIL, de faire en sorte que chacun de ces acteurs pris individuellement respecte le cadre légal. » Sans cette vigilance accrue de la commission, le risque est en effet la fuite des données en masse : des personnes physiques – les citoyens -, comme des personnes morales, et ce, sans informer ni rétribuer le “client” qui achète le capteur, ni le propriétaire initial de la donnée.

 

Image – carte des capteurs installés par la société Sigfox

Par Anna Mélin